Un Duel au Sabre...ou la gloire d'un Demi-Solde



Je vous présente un texte de François Coppée (1842-1908), poète et romancier français. Il rencontra un grand succès populaire avant de tomber dans l'oubli.

En vers et en prose, Coppée exprima l'émotion humaine de la façon la plus simple, le patriotisme instinctif, et la pitié envers les pauvres, traitant chacun de ces sujets avec sympathie et pénétration.

Sabre Officier Chasseur à Cheval Garde Impériale

Aussi certains auteurs se moquèrent de ses vers, ainsi on raconte qu’Anatole France, voyant sur une couronne mortuaire l'inscription : « Offert par les joueurs de boules de Neuilly », aurait murmuré : « Tiens ! Un vers de Coppée.


Dans le texte présente, UN DUEL AU SABRE, il est question d’un demi-solde, ancien chasseur à cheval se battant avec un jeune officier de la Garde Royale en duel.
C’est un très beau texte qui décrit l’ambiance après Waterloo, la grandeur des officiers et leurs nostalgies.






Parmi les demi-soldes, cette horde d’anciens officiers de la Grande Armée démobilisés après Waterloo, figuraient en première ligne les chasseurs à cheval de la Garde, qui avaient côtoyés Napoléon au quotidien et lui fournissaient sa protection personnelle.

Les demi-soldes n’avaient plus droit au port de l’uniforme. Aussi certains portaient leur ancien uniforme sous une redingote longue civile, souvent élimée, arborant fièrement  le ruban de la légion d’honneur, ce qui les faisait remarquer de loin.
Le port du chapeau de forme était interprété  comme un signe de ralliement.
Enfin il avait souvent un gros bâton noueux, se révélant d’une efficacité redoutable dans les rixes qui les opposent souvent aux ultras royalistes, aux policiers en tenue ou en civil, ou anti bonapartistes de tous poils un peu bruyants en leur présence…



UN DUEL AU SABRE de François Coppée

"Dans le café — c’était en mil huit cent dix-sept — 
Où souvent, avec les demi-solde, il passait 
Une heure à regretter son ancienne cocarde, 
Le commandant Simon, des chasseurs de la garde. 
Rêvassait, accoudé devant un grog au rhum. 
Très râpé, mais gardant un certain décorum. 
Il portait le chapeau tromblon, la forte botte 
A gland de soie, et, sur sa longue redingote. 
Arborait un ruban large au moins de deux doigts; 
Car, depuis Austerlitz, ce brave avait la croix.


Une balafre au front, les favoris en crosse 
De pistolet, le teint boucané, l’air féroce, 
Tel, sous Louis Dix-huit, était le commandant. 
Un timide aurait eu peur, rien qu’en regardant 
Ce dur masque engoncé dans le col militaire. 
Près de lui, sur le mur, pendait à la patère 
Sa canne, un jonc robuste au cordon de cuir noir. 

L’âme du « demi-solde » était sombre, ce soir. 
Jamais elle n’avait tant charrié de haine. 
Depuis que l’Empereur était à Sainte-Hélène. 
Sur lui le désespoir avait mis le grappin. 
Il songeait : 
— Plus de gloire, hélas! Et pas de pain ! 
Moi, hussard de l’an Un, moi, vainqueur de Jemmapes, 
Qui de toute l’Europe ai couru les étapes 
Et traîné, vingt-cinq ans, des sabres aiguisés 
Sur la peau des Chouans et des Coalisés, 
Aujourd’hui, passant mal vêtu dont on ricane, 
Dans la boue, à Paris, je vais traînant ma canne ! 
Tonnerre! Sommes-nous des héros, oui ou non! 
Le Petit Caporal m’appelait par mon nom, 
Pourtant; il m’a tiré l’oreille, à Montenotte. 
A présent, je n’ai pas crédit à ma gargote. 
Plus d’amours! Beau garçon, jadis, sous le dolman,

J’eus plus d’un très flatteur et rapide roman. 
Cette margrave, à Dresde... Or, mille baïonnettes 
En pékin, maintenant, je fais peur aux grisettes... 
Et, ce soif, je n’ai pas dans ma poche un écu! 

Il ruminait ainsi sa fureur de vaincu. 
Comme il les haïssait à fond, les nouveaux maîtres, 
Le roi, d’abord, ce gros goutteux avec des guêtres, 
Qui passait en carrosse, escorté de dragons! 
Tout ce que l’étranger tirait de ses fourgons 
Le remplissait d’horreur. Mais la honte des hontes, 
C’était ces nobliaux, ces marquis, ces vicomtes. 
Ces barons de vingt ans, n’ayant pas vu le feu. 
Bombardés officiers d’un coup, et, sacrebleu! 
A qui l’on prodiguait tout, les croix et les grades. 
Sur leur compte il pensait comme les camarades 
Qui, près d’un bol de punch, le visage échauffé, 
Jouaient aux dominos, dans un coin du café. 
Quand un de ces grognards rencontrait au passage 
Quelque garde du corps tout jeune, l’air bien sage. 
Il vous l’apostrophait du style le plus sec, 
Puis, en garde! Il tâchait d’embrocher le blanc-bec. 
Pourtant le commandant — chose extraordinaire — 
N’avait, depuis longtemps, pas eu la moindre affaire.

Par scrupule. En escrime, il se savait trop fort. 
Pour lui, tout adversaire était, d’avance, mort. 
Il cultivait, depuis qu’il servait sous les aigles, 
Le grand art de tuer un homme dans les règles, 
Et, certain d’ôter — aucun n’eût pu le démentir- 
Le premier sur la planche et le premier au tir, 
Il évitait les duels, par réserve loyale. 

Gendarme de la Garde 1816
Soudain, trois officiers de la Garde Royale 
Entrent très bruyamment, le teint illuminé, 
Les yeux brillants. On voit qu’ils ont trop bien dîné. 
Que d’éperons! C’est un tapage épouvantable. 
On s’installe, et l’un d’eux frappe alors sur la table. 
« Du Champagne!
C’est un gamin, si jeune encore
Que, pour moustache, il n’a que de légers fils d’or. 
Un regard langoureux. L’air d’une femmelette. 
A peine un homme, enfin... Et déjà l’épaulette! 
Le nez du commandant s’est froncé de courroux.

Pourquoi lui viennent-ils montrer, ces jeunes tous, 
Leurs culottes de peau qui collent sur la jambe. 
Leurs casques, leurs plumets, tout ce galon qui flambe
Tout ce qu’il n’a plus droit de porter maintenant? 
S’ils risquent, tout à l’heure, un seul mot malsonnant
Contre son Empereur, son dieu, son Bonaparte, 
Le vieux bretteur, si fort sur le contre de quarte, 
Ce soir, — tant pis pour eux! — est prêt à s’aligner. 
Pourtant aucun motif, d’abord, de s’indigner. 
L’humeur des jeunes gens, après boire, est folâtre. 
Ceux-ci parlent entre eux chevaux, femmes, théâtre. 
Confusément, d’ailleurs. Effet du chambertin. 
— Ferdinand, j’ai monté mon bai-brun, ce matin . . . 
Bonne bête ! 
— Mon cher, ma pouliche est meilleure. 
Elle m’avale, au trot, en une demi-heure, 
La route de Saint-Cloud... et c’est un long  ruban. 
— Que la duchesse était belle, sous son turban, 
L’autre soir, chez Monsieur!... Des épaules de reine!... 
Quel est donc cet Anglais qu’à sa suite elle traîna?
 — Lord Raleigh... Il obtient, m’a-t-on dit, ses bontés. 
 — J’ai bien ri, mes enfants, hier, aux Variétés... 
Allez-y donc... Vernet et Potier sont très drôles. 
Le «  demi-solde » n’a qu’à hausser les épaules. 
Propos de garnison. 
Mais le beau mirliflor, 
Le joli lieutenant à la moustache d’or. 
Distrait, comme parlant d’une chose futile. 
Demande : 
— Que devient donc l’Ogre dans son île?. . . 
Il n’est plus question de Buonaparté, 
Le cœur du vieux soldat, dans son coffre, a sauté. 
Suffoquant de colère, il se lève, décroche 
Son jonc de la patère, en quatre bonds s’approche 
Des officiers, regarde en face le petit 
Et gronde entre ses dents : 
 — Comment. avez-vous dit? 
Le jeune homme à son tour se lève avec surprise. 
L’œil terrible fixé sur le sien le dégrise.

Il toise l’enragé brusquement apparu, 
Et, d’un ton insolent : 
— Quel est ce malotru? 
Dit-il. 
— Alors, clampin, c’est toute ta réponse?... 
Je vais donc t’enseigner comment ça se prononce, 
Bonaparte... 
Et, d’un geste outrageant de dédain, 
Le commandant brandit un instant son gourdin.
Le jeune homme a du cœur. Il frémit sous l’insulte, 
Porte la main au sabre. On le retient. Tumulte. 
Lâchant leurs dominos, au bruit de l’incident. 
Les « demi-solde », l’air farouche, l’œil ardent. 
Sont accourus, et leurs redingotes râpées 
Autour du commandant sont maintenant groupées. 
La dame du comptoir est pâle de terreur; 
Car la haine des vieux soldats de l’Empereur 
Est telle pour ces gens de cour en uniforme, 
Que l’un fait tournoyer déjà sa trique énorme. 
Croyant que la bataille est près de commencer, 
Qu’un autre a relevé ses manches pour boxer 
Et qu’un troisième s’est armé d’une bouteille.

Mais l’adjudant-major Rouf des Vieux de la Vieille, 
Un glorieux débris des grenadiers à pied, 
Entreprend d’arranger l’affaire comme il sied. 
Grand ferrailleur, il a l’usage de la chose. 
Très digne et grasseyant, ce sage s’interpose. 
— Présentez-vous d’abord, messieurs, ordonne-t-il
— Soit... commandant Simon. 
— Comte de Hautmesnil 
L’enfant est dans un grand trouble, mais le surmonte. 
Sa voix n’a pas tremblé. Bravo ! Le petit comte ! 
— Au sabre, n’est-ce pas ?... Vous êtes cavaliers 
Tous deux, reprend le vieux Nestor des grenadiers. 
— Au sabre. 
— Pour demain, neuf heures, à Grenelle, 
Au " Grand Vainqueur "... C’est un cabaret à tonnelle... 
Le patron a servi... C’est un " égyptien "... 
J’y joue au cochonnet... Nous serons là très bien. 
C’est dit. Chacun reprend une pose correcte. 
D’un regard noir, encore une fois, l’on s’inspecte. 

Puis ce sont des saluts faits d’un air de hauteur 
— A demain donc, messieurs. 
— Serviteur 
— Serviteur! 

Sabre Officier Chasseur à Cheval Garde Impériale


Hautmesnil !... 

L’ancien guide est dans sa pauvre chambre. 
Pas de feu, bien qu’on soit en plein mois de décembre. 
Les mains au dos, baissant le front d’un air pensif, 
Il marche à pas pesants, tel qu’un fauve captif. 
La chandelle des six qui coule sur la table 
Projette durement cette ombre formidable 
Sur la muraille où sont pendus des pistolets 
Et des sabres. Le froid taudis, les meubles laids, 
Tout lui rappelle ici sa misère et sa chute. 
Mais non. Il semble avoir oublié la dispute. 
Plus de colère. Il songe, et son rude profil

S’adoucit, quand tout bas il redit : « Hautmesnil! » 
Et voilà, dans son cœur de vieux chien de guérite, 
Le lointain souvenir que ce nom ressuscite.

Sous la Terreur, au temps des échafauds rougis 
Sans relâche, il était maréchal des logis. 
Son escadron campait aux environs de Nantes, 
Où Carrier — ces horreurs, de loin, sont surprenantes 
Se gorgeait, tigre affreux, de sang frais, tous les jours. 
On arrêtait tous les suspects aux alentours. 
Or, un matin, — Simon croit s’y trouver encore — 
Un gredin, ceinturé d’un haillon tricolore, 
Avec le regard faux et lâche des mouchards. 
Vient au chef d’escadron réclamer deux hussards 
Pour conduire au chef-lieu la ci-devant comtesse
De Hautmesnil, avec consigne très expresse 
De la tenir de près et de la surveiller; 
Et Simon est requis avec un cavalier 
De ses amis, un très bon garçon qu’il estime. 
Il se rappelle bien la touchante victime, 
Si jeune, ayant l’air moins malheureux qu’étonné 
Et présentant le sein à son fils nouveau-né. 
Qui, justement, venait de réclamer sa goutte. 
L’ordre est formel. Tous trois se mettent donc en route.
Elle marchant à pied entre les deux chevaux. 
C’était en mai. Les champs couverts de blés nouveaux 
Verdoyaient, les buissons étaient pleins de fauvettes. 
La « ci-devant », avec ses souliers à bouffettes. 

Bientôt boita, très lasse, — et c’était monstrueux, 
Celle misère-là dans ce printemps joyeux ! — 
On fit halte un instant et l'on mit pied à terre. 
S’appuyant sur un tronc d’arbre, la pauvre mère 
Pleurait en regardant son enfant endormi. 
Simon n’y tenant plus, prit à part son ami 
Et dit : 
— Si nous sauvions cette jeunesse?... 
— Diantre ! 
— Je sais bien, nous risquons dix balles dans le ventre ; 
Mais c’est la guillotine, à Nantes, qui l’attend. 
Le commandant est un cœur d’or. En lui contant 
Une escarmouche avec les Blancs ou quelque histoire 
Semblable, j’en suis sûr, il feindra de nous croire... 
Ce tendron-là n’a pas trahi la nation. 
Va, mon vieux, ce sera ta meilleure action. 
D’ailleurs, je suis ton chef... Cette affaire est la mienne, 
Je commande. 
Chevau-Leger de la Maison du Roi 
— Ça va. Lâchons la citoyenne, 
Fit le hussard, avec son petit citoyen... 
On n’est pas des bourreaux, après tout. Je veux bien. 
Quand le sous-officier vint vers la prisonnière 
Et lui dit rondement la chose, à sa manière, 

— Rien ne pourra jamais lui l’aire oublier ça ! — 
Elle prit follement sa main et la baisa. 
— Libres, mon fils et moi ! Libres! 
Quel cri de joie! 
— Pars vite, citoyenne. Il ne faut pas qu’on voie 
Nos adieux... Tu n’as pas d’argent? 
— Non. 
— As-tu faim? 
— Oui. 
— Je n’ai que huit sous et ce chanteau de pain. 
Prends ! 
— Vos noms... Je prierai tant Dieu pour qu’il vous aime.
— Nos noms?... Bah! il les sait, bien sur, l’Être Suprême. 
Crois-tu trouver un gîte? 
— Oui. Là, vers le clocher, 
Logent de bonnes gens qui pourront me cacher. 
— Cours-y! 
— Mes chers sauveurs ! . . . 
— Bonne chance, la belle... 
Adieu. 
Les cavaliers se remettent en selle
Et reviennent au camp où le chef d’escadrons 
Accueille leur récit, d’abord, par des jurons ; 
Puis, devinant le fait qu’il faut que nul ne sache, 
Il sourit, doucement ému, sous sa moustache. 
Telle est sa généreuse action de jadis 
Dont se souvient le vieux soldat dans son taudis. 
Et de sa violence, à présent, il a honte. 

— Hautmesnil, oui, c’est bien le nom. Ce jeune comte 
Avec qui je me bats, demain, au " Grand Vainqueur ", 
C’est l’enfant que j’ai vu, tétant de si bon cœur. 
Voilà vingt-trois ans... Oui, c’est à peu près son âge... 
Je retrouve les traits, dans son joli visage. 
De celle qui marchait entre les deux hussards...
Nous nous battons demain. . . Ce sont là des hasards 
Comme monsieur Ducray-Duminil en invente... 
Mais — j’y songe — sa mère est encore vivante. 
Naguère, en un journal, j’ai vu son nom cité 
Pour je ne sais plus quelle œuvre de charité. 
Quel coup du sort!... Ainsi cette pauvre mâtine 
Qui, sans moi, s’en allait droit à la guillotine, 
Demain, je lui tuerai peut-être son enfant!... 
Jamais! Jamais!... Je vois encore la « ci-devant » 
Couvrir ma grosse main de baisers et de larmes...

Ce galopin doit être une mazette aux armes, 
Et c’est très dangereux mes coups de vieux troupier. 
Me voilà bien! Comment sortir de ce guêpier?... 
Oui, Buonaparté... C’est vrai, « l’Ogre de Corse »... 
Il l’a dit... Tout enfant, ces nobles, on les force 
D’insulter bêtement notre pauvre Empereur... 
Mais — soyons franc — j’eus tort de me mettre en fureur. 
L’affaire cependant ne peut finir qu’au sabre. 
S’expliquer? Non... L’enfant a du sang, il se cabre 
Sous l’éperon. Quand j’ai sur lui levé la main. 
Nom d’une pipe! Il s’est bien tenu, le gamin. 
Sur la planche, en trois mois, j’en ferais un artiste. 
Quel dommage qu’il ne soit pas bonapartiste!... 
Mais ce n’est pas tout ça… Simon, vieil animal, 
Il faut qu’à ce jeune homme il n’arrive aucun mal. 
La prisonnière en pleurs et traînant la semelle 
Près de ta botte, avec son fils à la mamelle. 
Que ton bon mouvement sauva de l’échafaud. 
Il faut lui rendre intact son petit, il le faut!... 
Simon, ton tour viendra de passer l’arme à gauche, 
Et ta vie, après tout, c’est bataille et débauche. 
A Dieu, cet empereur du ciel — en qui tu crois, 
Allons! — tu montreras tes blessures, ta croix 
D’Austerlitz — c’est beaucoup — et quelques faits de guerre. 
Mais tout cela, mon vieux, pourrait ne compter guère,

Gendarme de la Garde 1816
Si, de ton cœur, au feu des bivouacs culotté, 
Il ne s’échappe pas une odeur de bonté!... 
Aussi vrai que Marmont est un traître, je jure 
De renvoyer l’enfant sans une égratignure. 
Il dit. La chambre était glacée. Il frissonna, 
Avec un souvenir de la Bérézina 
Où la température était — fichtre! — sévère, 
Puis il se mit au lit en songeant : 
— Comment faire? 



Au Grand Vainqueur Sinistre endroit de rendez-vous. 
Ce matin il dégèle et le temps est plus doux, 
Mais un grand vent, poussant une plainte inquiète, 
Tourmente les bosquets séchés de la guinguette 
Et roule sur le sol les feuillages flétris. 
Le ciel est encombré de gros nuages gris. 
Et leur foule, là-haut, court, se bouscule et glisse. 
En petite tenue, en bonnet de police. 
Les jeunes officiers sont là, bientôt rejoints

Par le vieux « demi-solde » et par ses deux témoins- 
Tant de monde épouvante et fait s’enfuir les poules. 
Rouff l’a dit. On sera bien, dans le jeu de boules, 
Pour le combat. On fait donc les préparatifs. 
Tandis que les témoins comparent, attentifs, 
Le poids et la longueur des sabres d’ordonnance, 
Sur le comte qui fait très bonne contenance, 
Simon jette un regard à peu près paternel. 

Pourtant voici l’instant tragique et solennel. 
Les habits sont gênants pour se battre; on les ôte. 
Puis les deux champions, sabre en main, garde haute,
Se font face et, vraiment, le contraste est complet 
Entre ce fort gaillard et ce blond gringalet. 
Ici rude vigueur, el là chétive grâce. 
— Allez, messieurs, dit Rouff, enfin, de sa voix grasse. 
Certes, pour les grognards, témoins du commandant. 
Ce joli cœur est mort déjà, c’est évident. 
Car, dans plus d’un assaut, Simon, cambrant le torse, 
Leur prouva son sang-froid, sa souplesse, sa force, 
Son coup d’œil infaillible et sa poigne d’acier. 
Il va fendre le crâne à ce fat officier
Assez fou pour avoir insulté leur idole.
Mais, soudain, leur regard étonné se désole. 
A quoi pense Simon? Est-ce pour plaisanter? 
Il pare seulement les coups sans riposter... 
L’adversaire pourtant commet faute sur faute. 
Qu’a donc Simon?... Pourquoi quitter la garde haute?... 
Et ce coup! Le gamin le tuait, pour un peu!... 
Le fait-il donc exprès?... Ah! Touché, sacrebleu! 
C’est vrai. Le plus fameux escrimeur de l’armée, 
L’épaule par un grand coup de sabre entamée, 
Vient de laisser tomber son arme en gémissant. 
Il chancelle et son linge est tout rouge de sang. 
Rouff accourt, le soutient, aidé du camarade. 
Mais le vieux grenadier grommelé une algarade. 
— Comme tu saignes!... Mais, quand même, je t’en veux. 
C’est donc vrai! Toi, vaincu, touché par ce morveux! 
Tonnerre!... 
Mais Simon, très calme, le rassure. 
— Qu’y faire?. . . On n’en meurt pas. Ce n’est qu’une blessure 
Sur un banc, ses amis, alors, le font asseoir. 

Puis Rouff, avec ses dents, déchire son mouchoir, 
Lave la plaie ouverte et de son mieux la panse. 
Pendant ce temps, le comte ébloui de sa chance, 
Mais décent et, de plus, n’ayant pas mauvais cœur, 
S’efforce de cacher sa fierté de vainqueur. 
Il a remis veste et bonnet jetés à terre. 
Enfin, très froids, après un salut militaire, 
Les officiers du roi laissent là le blessé. 
Simon reste rêveur après qu’ils ont passé. 
Pour ce jeune homme il sent presque de la tendresse. 
Son épaule, que Rouff soigne avec maladresse. 
Lui fait mal, mais ce cœur généreux est content; 
Et, malgré le grognard sans cesse répétant : 
« Blessé par ce clampin... Non, la chose est trop forte 
Un ancien de la garde! Un chasseur de l’escorte! » 
Il se dit que ce duel, pour la vieille maman, - 
Va faire de son fils un héros de roman. 
Et songe, en réprimant une grimace amère : 
Cela fera plaisir à madame sa mère. 

1904 François Coppée







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